Propos recueillis par Sébastien Cayet

Pianiste polonais diplômé de la Feliks Nowowiejski Academy of Music de Bydgoszcz où il enseigne désormais, Paweł Wakarecy a vu sa carrière décoller après sa participation remarquée au Concours International de piano Frédéric Chopin à Varsovie en 2010. Depuis, il multiplie les concerts à travers le monde, du Chili au Japon, en passant par la Belgique, la Suède, l’Allemagne, en foulant des scènes comme la Salle Cortot à Paris, le Cadogan Hall à Londres ou le Konzerthaus de Vienne.
Attaché à Chopin qui le suit dans ses programmes, Paweł siège régulièrement dans le jury de divers concours et est l’invité de festivals dédiés au compositeur polonais.
Le 4 octobre prochain, il sera à Genève, accompagné du violoncelliste Marcin Zdunik et du Quintette Éphémère pour le concert d’ouverture du festival organisé par la Société Frédéric Chopin. Un concert tout en originalité, proposant des arrangements et des orchestrations peu communes.

En concert comme au disque, Chopin est au cœur de votre répertoire. Quelle importance sa musique occupe-t-elle dans votre vie ?

D’une certaine manière, tous les pianistes polonais sont « condamnés » à Chopin. C’est l’un des problèmes de l’enseignement du piano en Pologne : tout étudiant ressent une forte pression. La mythification du concours et de Chopin lui-même crée une pression plutôt destructrice et donne à cet événement une importance démesurée.

Je pense avoir été sauvé par le fait que, même si j’aimais Chopin depuis mon plus jeune âge, je n’ai jamais vraiment rêvé de devenir pianiste ni de remporter des prix dans les grands concours. Je n’ai donc pas construit en moi cette peur de l’échec. J’ai toujours préféré me concentrer sur la musique.

Petit à petit, et grâce au soutien de ma professeure Katarzyna Popowa-Zydroń, j’ai finalement participé au Concours Chopin en 2010, où je suis allé jusqu’en finale et ai reçu une mention honorable.

Cette expérience a eu une influence importante sur l’orientation de ma carrière, tant comme interprète que comme enseignant, et Chopin y a toujours occupé une place importante.

Qu’y a-t-il de si particulier dans la musique de Chopin qui vous touche ?

C’est une question très personnelle à laquelle il est difficile de répondre. C’est une association de souvenirs qui rend la musique de Chopin si particulière à mes yeux : d’abord le souvenir des premières musiques que j’ai écoutées sur la platine et le lecteur CD de mes parents : des enregistrements des lauréats du Concours Chopin. Je me souviens d’avoir été bouleversé en entendant, par exemple, un récital de Janusz Olejniczak lorsque j’avais huit ans.

La musique de Chopin fait écho à mes propres images et émotions. Il y a quelque chose de presque magique dans la façon dont sa texture musicale semble coller parfaitement à ces aspects personnels, si bien que les paroles de Chopin deviennent, d’une certaine manière, les miennes.

Plus généralement, vous semblez être un défenseur de la musique polonaise, en jouant notamment des compositeurs peu connus du grand public. Avez-vous le sentiment que les compositeurs polonais sont sous-représentés ?

Je ne me sens pas vraiment légitime pour juger de la représentation de la musique polonaise sur les scènes internationales, mais j’imagine que tout musicien ressent un désir de promouvoir le patrimoine culturel de son pays.

Quoiqu’il en soit, je pense surtout qu’il est important de trouver des musiques qui méritent d’être jouées, surtout lorsqu’elles sont peu connues. Je suis très heureux de voir qu’il existe tant d’initiatives, en Pologne comme ailleurs, qui permettent de faire découvrir des compositeurs moins connus. D’un autre côté, je pense qu’il faut aussi faire preuve d’une certaine retenue et de prudence lorsqu’il s’agit de « déterrer » des compositeurs oubliés. Certaines œuvres ont parfois été oubliées pour une bonne raison.

Lors du concert à venir à la Société Chopin à Genève, vous jouerez avec le violoncelliste Marcin Zdunik, que vous connaissez déjà de longue date. Qu’est-ce qui vous lie depuis tant de temps ?

Si je me souviens bien, nos chemins se sont croisés pour la première fois vers 2013, alors que nous menions déjà tous les deux une carrière indépendante.

Je ne me souviens plus quel a été notre tout premier concert, mais dès le début, nous avons senti une alchimie entre nous sur scène. Une entente suffisamment bonne, pour donner depuis, ensemble, de nombreux concerts sur les scènes polonaises, notamment à plusieurs reprises dans le cadre du Festival Chopin et son Europe, à Varsovie.

Marcin est un artiste incroyablement musical et créatif. Nous nous retrouvons à chaque fois avec bonheur, et pas seulement en duo, mais aussi dans différentes formations de musique de chambre, avec d’autres merveilleux amis musiciens.

Comment abordez-vous ce concert ?

Je n’ai encore jamais eu l’occasion de me produire à Genève, je me réjouis de jouer dans le cadre de la Société Frédéric Chopin !

Partager la scène avec Marcin et proposer notre approche très personnelle, inhabituelle et légèrement expérimentale des arrangements pour violoncelle de Chopin est toujours un réel plaisir. Ce concert est aussi un défi personnel, car après de nombreuses années, je vais revenir au Concerto en fa mineur et le jouer dans une formation de musique de chambre au cours de la même soirée.

En parallèle, j’aurai la chance de donner trois jours de masterclasses avec de jeunes musiciens talentueux, ce qui ajoute à l’enthousiasme. L’enseignement m’apporte énormément de satisfaction depuis quelques années.

Chopin lui-même jouait avec un quintette, dans le cadre de salons privés. Qu’est-ce qui diffère de l’orchestration symphonique ?

Dans une salle de concert plutôt que dans un cadre de salon, la version du Concerto avec quintette peut, au premier abord, sembler quelque peu « mince ». On a l’impression qu’il manque quelque chose, mais une fois que notre perception se recalibre, on commence à remarquer des relations beaucoup plus intimes entre les différentes voix instrumentales, les détails de leur dialogue rhétorique, ainsi qu’une atmosphère générale plus intime.

Du point de vue du soliste, est-ce très différent de jouer avec un quintette ?

En tant qu’interprète, la tâche est fondamentalement la même dans les deux versions — avant tout : écouter. Jouer en petite formation constitue un défi, en particulier lorsqu’on est habitué à jouer ce concerto avec un orchestre, mais pour moi, l’absence de chef est un avantage. Avec le quintette, je retrouve quelque chose qui est merveilleux dans la musique de chambre, à savoir un accès direct et individuel à chaque voix, à chaque musicien personnellement. Cela crée un potentiel créatif et expressif considérable.